Droit pénal

Abus de biens sociaux : éléments constitutifs et défense du dirigeant

L'abus de biens sociaux figure parmi les infractions les plus poursuivies à l'encontre des dirigeants d'entreprise. Décryptage de l'infraction et des stratégies de défense.

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Elio KOUBBIAvocat au Barreau de Paris
8 min de lecture
Calculatrice et documents financiers posés sur un bureau lors d'un audit comptable
Photo : Towfiqu barbhuiya sur Unsplash

L'abus de biens sociaux est l'une des incriminations centrales du droit pénal des affaires. Sa simplicité apparente cache une réalité juridique complexe, où chaque élément constitutif fait l'objet d'une jurisprudence abondante. Pour le dirigeant mis en cause, la défense se construit dès la phase d'enquête.

TL;DR

  • Quatre éléments constitutifs cumulatifs : un acte d'usage, contraire à l'intérêt social, commis de mauvaise foi, à des fins personnelles ou pour favoriser une autre entité.
  • Peine encourue : 5 ans d'emprisonnement et 375 000 euros d'amende.
  • Prescription : 6 ans à compter de la révélation, dans la limite de 12 ans depuis la commission.
  • Défense possible sur chacun des éléments constitutifs et sur la régularité de la procédure.

Le texte d'incrimination

L'abus de biens sociaux est défini à l'article L242-6 3° du Code de commerce pour les sociétés anonymes, et à l'article L241-3 4° pour les sociétés à responsabilité limitée. La formulation est rigoureusement identique :

Le fait, pour les présidents, les administrateurs ou les directeurs généraux d'une société anonyme, de faire, de mauvaise foi, des biens ou du crédit de la société, un usage qu'ils savent contraire à l'intérêt de celle-ci, à des fins personnelles ou pour favoriser une autre société ou entreprise dans laquelle ils sont intéressés directement ou indirectement.

Quatre éléments doivent être réunis. L'absence d'un seul fait obstacle à la condamnation.

Les quatre éléments constitutifs

Un acte d'usage des biens ou du crédit social

L'usage peut prendre toutes les formes : prélèvement direct, prise en charge de dépenses personnelles, mise à disposition d'un véhicule, paiement de factures fictives, garantie accordée à une autre société. Le crédit social s'entend largement et inclut la réputation, le nom commercial et la capacité d'endettement.

Contraire à l'intérêt social

C'est le point le plus disputé. La jurisprudence apprécie l'intérêt social in concreto, en tenant compte de la situation économique de la société, des contreparties éventuelles et des risques pris.

La Chambre criminelle de la Cour de cassation a posé une présomption forte : tout acte qui expose la société à un risque anormal sans contrepartie suffisante est présumé contraire à l'intérêt social (Crim. 27 octobre 1997, n°96-83.698).

La mauvaise foi

L'élément moral de l'infraction. Le dirigeant doit avoir conscience que l'acte est contraire à l'intérêt social. La jurisprudence retient une appréciation souple de cette conscience, déduite des circonstances de fait : la dissimulation, le caractère injustifié des dépenses, l'opacité des écritures comptables.

Un intérêt personnel ou la faveur d'une autre entité

L'intérêt peut être direct (enrichissement personnel) ou indirect (avantage à un proche, à une société liée). Il peut être pécuniaire ou moral. La Cour de cassation a admis que le simple maintien des bonnes relations avec une autre société dans laquelle le dirigeant est intéressé suffit à caractériser l'intérêt personnel (Crim. 16 décembre 2015, n°14-85.118).

Les axes de défense classiques

"L'instruction d'un dossier d'abus de biens sociaux se gagne souvent dans la reconstitution comptable et dans l'analyse de l'intérêt social au moment de l'acte, pas a posteriori."

Contester la matérialité

Le premier réflexe consiste à identifier précisément les actes incriminés. Trop souvent, la prévention vise des comptes courants, des avances ou des conventions réglementées qui relèvent d'un autre régime juridique. La requalification est un levier puissant.

Démontrer une contrepartie réelle

L'acte qui présente une contrepartie économique, même différée, échappe à la qualification. L'analyse économique du dossier, parfois confortée par une expertise privée, permet de contester l'absence de contrepartie.

Combattre la mauvaise foi

L'élément moral est souvent le maillon faible de l'accusation. La transparence comptable, l'information des associés, la consultation préalable du commissaire aux comptes sont autant d'éléments qui ruinent la démonstration de la mauvaise foi.

Soulever la prescription

Depuis la loi du 27 février 2017, la prescription de l'action publique est de six ans à compter de la révélation des faits, dans la limite de douze ans à compter de leur commission. La date de révélation, longtemps source de contentieux, doit être précisément établie par l'accusation.

Les peines encourues

L'article L242-6 punit l'infraction de cinq ans d'emprisonnement et de 375 000 euros d'amende. À ces peines principales s'ajoutent des peines complémentaires d'une portée majeure pour le dirigeant :

  • l'interdiction de gérer (article L654-5 du Code de commerce) ;
  • l'inéligibilité (article L7 du Code électoral) ;
  • la privation des droits civiques ;
  • l'affichage et la diffusion de la décision.

Ces peines complémentaires sont souvent plus lourdes économiquement que la peine principale. Leur prononcé n'est jamais automatique et fait l'objet d'une motivation spécifique.

En résumé

L'abus de biens sociaux est une infraction technique. Sa défense exige une maîtrise du droit des sociétés autant que du droit pénal. Les enjeux personnels, professionnels et patrimoniaux justifient une intervention dès la phase d'enquête préliminaire ou de l'audition libre.

Si vous êtes convoqué dans le cadre d'une procédure pour abus de biens sociaux, l'assistance d'un avocat dès la première audition est essentielle. Chaque déclaration peut être exploitée pour caractériser la mauvaise foi.

Mots-clés

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Questions fréquentes

Pour aller plus loin

Qu'est-ce que l'abus de biens sociaux ?
L'abus de biens sociaux est défini à l'article L242-6 3° du Code de commerce comme le fait, pour un dirigeant de société, de faire de mauvaise foi des biens ou du crédit de la société un usage qu'il sait contraire à l'intérêt de celle-ci, à des fins personnelles ou pour favoriser une autre société dans laquelle il est intéressé.
Quelle peine encourt-on pour abus de biens sociaux ?
L'abus de biens sociaux est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 375 000 euros d'amende. Des peines complémentaires peuvent s'ajouter, notamment l'interdiction de gérer.
Quel est le délai de prescription de l'abus de biens sociaux ?
Depuis la loi du 27 février 2017, le délai de prescription de l'action publique en matière d'abus de biens sociaux est de six ans à compter de la révélation des faits, dans la limite de douze ans à compter de leur commission.