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La frontière entre diffamation et injure est plus mince qu'il n'y paraît. Pourtant, c'est précisément cette qualification initiale qui détermine la stratégie de défense, le régime de preuve et les peines encourues. Une erreur de qualification peut faire perdre toute chance dans un dossier.
TL;DR
- La diffamation imputait un fait précis ; l'injure exprime un mépris sans fait articulé.
- Le délai de prescription est de trois mois à compter de la première publication.
- La citation directe doit qualifier précisément les faits, sous peine de nullité.
- L'exception de vérité et la bonne foi sont les deux causes principales de relaxe.
Les définitions légales
La loi fondatrice du droit de la presse est la loi du 29 juillet 1881. Elle pose les définitions et le régime applicable.
La diffamation
L'article 29 alinéa 1 de la loi de 1881 dispose :
Toute allégation ou imputation d'un fait qui porte atteinte à l'honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation.
Trois éléments doivent être réunis :
- Une allégation ou une imputation. L'auteur affirme ou suggère.
- Un fait précis. Le fait doit être suffisamment articulé pour pouvoir être discuté contradictoirement.
- Une atteinte à l'honneur ou à la considération. Le fait imputé doit être attentatoire.
L'injure
L'article 29 alinéa 2 dispose :
Toute expression outrageante, terme de mépris ou invective qui ne renferme l'imputation d'aucun fait est une injure.
L'élément distinctif est l'absence de fait articulé. L'expression vise la personne, non un comportement précis qui lui serait imputé.
La distinction en pratique
"La qualification entre diffamation et injure se joue sur un curseur. Le même propos, selon qu'il s'accompagne d'un fait précis ou d'une appréciation générale, peut basculer d'un régime à l'autre."
Quelques exemples jurisprudentiels
Diffamation caractérisée :
- "Il a détourné des fonds de l'association" (fait précis : détournement).
- "Elle a triché aux examens en payant un faux médecin" (fait précis : tricherie).
- "Le directeur harcèle ses collaboratrices" (fait précis : harcèlement).
Injure caractérisée :
- "Cet escroc" (terme de mépris sans fait articulé, à condition d'être isolé).
- "Voleuse" employé seul sans imputation circonstanciée.
- Expressions outrageantes générales, insultes.
La frontière fine
Plusieurs nuances compliquent l'analyse :
- L'injure publique dans le contexte d'un échange peut devenir diffamation si elle se rapporte à un fait sous-jacent identifiable.
- Le dénigrement commercial échappe à la loi de 1881. Il relève du droit commun de la responsabilité civile (article 1240 du Code civil) ou de la concurrence déloyale.
- Les propos satiriques ou caricaturaux bénéficient d'une appréciation contextuelle plus souple.
La Cour de cassation rappelle régulièrement que le juge est tenu par les termes de la qualification retenue par la partie poursuivante. Un changement de qualification en cours de procédure peut faire échec à l'action.
La procédure : un formalisme strict
La prescription brève
Le délai de prescription de l'action publique et de l'action civile est de trois mois à compter de la première publication (article 65). Ce délai est l'une des particularités majeures du droit de la presse. Tout acte interruptif doit articuler précisément les faits poursuivis et leur qualification.
La citation directe
L'action est généralement engagée par citation directe devant le tribunal correctionnel. La citation doit, à peine de nullité :
- viser le texte de loi applicable ;
- préciser les propos incriminés ;
- en donner la qualification juridique exacte ;
- articuler les faits avec précision.
L'article 53 de la loi du 29 juillet 1881 sanctionne tout défaut de précision par la nullité de la citation. La rigueur de cette exigence explique le taux significatif de relaxe sur exception de procédure.
La qualification définitive
La partie poursuivante doit qualifier les faits dès la citation. Elle ne peut pas, en cours d'audience, requalifier un propos initialement poursuivi comme diffamatoire en injure (ou inversement). Cette règle, rappelée par la Cour de cassation (Crim. 27 mars 2018, n°16-86.881), souligne l'importance d'une qualification initiale juste.
Les moyens de défense
L'exception de vérité
Elle permet à l'auteur d'une diffamation d'établir l'exactitude des faits imputés. Elle constitue une cause d'irresponsabilité pénale. L'article 35 de la loi de 1881 en limite cependant l'admission.
L'exception de vérité n'est pas admise :
- lorsque l'imputation concerne la vie privée de la personne ;
- lorsqu'elle se réfère à un fait remontant à plus de dix ans ;
- lorsqu'elle se réfère à un fait amnistié, prescrit ou ayant donné lieu à réhabilitation.
L'offre de preuve doit être notifiée dans les dix jours suivant la signification de la citation. Le délai est strict.
La bonne foi
Cause d'irresponsabilité jurisprudentielle, la bonne foi suppose la réunion de quatre éléments :
- La poursuite d'un but légitime (information du public, défense d'un intérêt) ;
- L'absence d'animosité personnelle ;
- Le sérieux de l'enquête menée ;
- La prudence et la mesure dans l'expression.
La bonne foi est appréciée au moment de la publication. Elle protège particulièrement les journalistes et les acteurs du débat public. Elle est d'application plus restrictive pour les propos visant la vie privée.
L'immunité judiciaire
Les propos tenus à l'audience, dans les écritures ou au cours des débats judiciaires, bénéficient de l'immunité prévue par l'article 41 de la loi de 1881. Cette immunité protège la liberté de la défense.
Les peines encourues
- Diffamation envers les particuliers : 12 000 euros d'amende.
- Injure envers les particuliers : 12 000 euros d'amende.
- Diffamation et injure envers des fonctionnaires, dépositaires de l'autorité publique, magistrats : 45 000 euros d'amende.
- Diffamation et injure aggravées (en raison de l'origine, du sexe, de l'orientation, du handicap, etc.) : peines aggravées pouvant inclure de l'emprisonnement.
Le tribunal peut ordonner la publication du jugement, le retrait des propos, et accorder des dommages-intérêts à la victime.
En résumé
Le droit de la presse est un droit de la précision. La qualification, la procédure et les délais imposent une rigueur absolue. Une affaire bien préparée se gagne parfois sur des points de procédure ; une affaire mal préparée se perd toujours pour les mêmes raisons.
Le cabinet intervient tant en demande, pour les victimes de propos diffamatoires ou injurieux, qu'en défense, notamment pour les auteurs, journalistes et médias.
Keywords
- diffamation
- injure
- loi 29 juillet 1881
- droit de la presse
- article 29 loi 1881
- dénigrement